jeudi, octobre 8, 2026
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La tactique trompeuse de la Révolution silencieuse (Mgr Rob Mutsaerts)

De Mgr Rob Mutsaerts :

6 octobre 2026

La tactique trompeuse de la Révolution silencieuse

En deux mille ans, l’Église catholique a pratiquement tout connu de ce qui peut arriver à une institution : mauvais papes, évêques corrompus, hérésies, schismes, révolutions, persécutions, monastères décadents, clercs débauchés et théologiens désireux d’être si originaux qu’à la fin eux seuls comprenaient encore ce qu’ils voulaient dire.

Et pourtant, l’Église est toujours là. Non pas parce que les catholiques ont toujours été raisonnables. Ce serait une hypothèse historique pour le moins audacieuse. L’Église a survécu parce qu’un phénomène assez remarquable s’est régulièrement reproduit : après la fumée, les querelles et les acrobaties intellectuelles, l’orthodoxie catholique s’est révélée dotée d’un extraordinaire pouvoir de résistance.

Arius a disparu, Nicée est restée. Les cathares ont disparu, le Credo est resté. Le jansénisme, le modernisme et des dizaines d’autres modes ont fait leur apparition en se présentant comme l’avenir, avant de finir dans les notes de bas de page de l’histoire.

Le catholicisme possède un critère assez simple pour discerner la vérité : la continuité. D’où l’importance de la Tradition, de ce dépôt de la foi qui nous a été transmis.

Cela ne signifie évidemment pas que rien ne puisse jamais changer. La liturgie s’est développée, le droit canonique a évolué, les disciplines ecclésiastiques ont été modifiées, les formulations théologiques ont été précisées. Un chêne, après cinq cents ans, ne ressemble plus à ce qu’il était lorsqu’il n’était encore qu’un gland.

Mais si, soudain, ce gland se met à donner une tulipe, le mot « développement » n’est plus vraiment approprié.

C’est là que se situe le problème de la crise actuelle de l’Église. Il n’y a pas de spectaculaire prise d’assaut du Vatican. La première étape consiste au contraire à maintenir la doctrine en l’état. La formule ecclésiale moderne pourrait se résumer ainsi : « Bien sûr, la doctrine ne change pas, mais notre approche pastorale, elle, doit changer. »

Cela semble rassurant. Jusqu’au jour où la pratique pastorale finit, année après année, par communiquer exactement le contraire de la doctrine qui, officiellement, serait restée inchangée.

Prenons l’Allemagne. La Voie synodale allemande ne s’est pas contentée de parler de réformes administratives ou d’un meilleur contrôle du pouvoir des évêques. Son ordre du jour officiel portait notamment sur la sexualité, l’homosexualité, la place des femmes dans les ministères ecclésiaux et la structure de l’autorité dans l’Église. En 2023, la Voie synodale a même adopté une résolution demandant que soient officiellement autorisées des célébrations de bénédiction pour, entre autres, les couples homosexuels et les couples de personnes divorcées et remariées, avec des formes liturgiques à élaborer.

Rome avait elle-même identifié le problème. En 2022, le Saint-Siège avait expressément déclaré que la Voie synodale allemande n’était pas habilitée à imposer de nouvelles formes de gouvernement ni de nouvelles orientations en matière de doctrine et de morale, car cela pouvait constituer une « blessure pour la communion ecclésiale » et une menace pour l’unité de l’Église.

Voilà qui est assez révélateur. Lorsque Rome doit publiquement rappeler à un processus conduit par des évêques qu’il ne peut instaurer une nouvelle morale, il est évident que nous ne parlons pas simplement de brouillard liturgique.

Et pendant ce temps, le processus continue.

En avril 2025, des représentants de la Conférence épiscopale allemande et du ZdK ont publié un guide encourageant explicitement la pratique de bénédictions pour les divorcés remariés, les couples de toutes orientations sexuelles et d’autres couples non mariés selon les formes reconnues par l’Église.

Et une fois encore, le discours n’est pas : « L’ancienne doctrine est fausse », mais : « Nous accompagnons les personnes. »

Pas : « La morale change. »

Mais : « C’est de la proximité pastorale. »

Celui qui s’y oppose se voit alors rapidement attribuer le rôle quelque peu étrange du pharisien. Le réformateur possède l’amour ; le catholique orthodoxe, semble-t-il, ne possède plus que le code juridique.

Rhétoriquement, c’est particulièrement habile.

Le même problème est apparu avec Fiducia supplicans. Ce document de 2023 maintient formellement et explicitement la doctrine catholique du mariage. Il précise même que les unions homosexuelles ne peuvent être confondues avec le mariage et que les bénédictions envisagées ne doivent pas prendre une forme liturgique qui ressemblerait à une célébration matrimoniale.

En même temps, il autorise que des couples de même sexe puissent recevoir spontanément une bénédiction.

Il faut être singulièrement naïf pour penser que les gestes symboliques ne véhiculent aucun message.

Le lendemain de la publication du document, le jésuite américain James Martin bénissait à New York un couple homosexuel marié, en présence de la presse.

Formellement, on peut toujours dire : aucun mariage n’a été célébré.

Matériellement, la moitié du monde a vu ceci : deux hommes vivant comme un couple reçoivent ensemble la bénédiction d’un prêtre catholique.

Et voici que réapparaît l’étrange distinction : « Ce que vous voyez n’est pas ce que nous voulons dire. »

À la longue, c’est une stratégie pastorale difficile à tenir. Le langage sacramentel de l’Église repose précisément sur des signes visibles. Si nous enseignons pendant des siècles que les gestes ont un sens, nous pouvons difficilement affirmer soudain qu’une bénédiction ecclésiale doit être comprise uniquement à travers les notes de bas de page d’un document romain.

Et puis il y a Mgr Johan Bonny, évêque d’Anvers. En mars 2026, il a déclaré qu’il souhaitait parvenir à ordonner à Anvers, en 2028, des hommes mariés au sacerdoce — après une période de préparation extrêmement courte, alors que le sacerdoce requiert réellement plusieurs années de formation.

Il l’a même formulé ainsi : selon lui, la question n’est désormais plus de savoir si cela arrivera, mais quand cela arrivera.

Entre-temps, des candidats sont préparés, alors que l’autorisation de Rome demeure nécessaire pour procéder effectivement à leur ordination.

Et c’est précisément cela qui illustre le nouveau style de gouvernement ecclésial.

On commence par créer une attente. Puis on organise la pratique. Ensuite, on demande à Rome de régulariser la réalité qui s’est entre-temps installée.

La question n’est plus : « Qu’est-ce que l’Église autorise ? »

Elle devient : « Que pouvons-nous déjà faire pour qu’il soit ensuite difficile à l’Église de revenir en arrière ? »

Ce n’est pas de la synodalité.

C’est une théologie du fait accompli.

Nous en arrivons ainsi au pape François.

Son pontificat a favorisé une culture dans laquelle l’ambiguïté était remarquablement souvent interprétée dans un sens progressiste. La formule était toujours plus ou moins la même : la doctrine demeure intacte, mais le cas concret est complexe ; les normes continuent d’exister, mais il faut discerner ; la doctrine est claire, mais son application pastorale peut varier.

En soi, rien de cela n’a quoi que ce soit d’anti-catholique. Thomas d’Aquin savait lui aussi que la prudence devait être appliquée aux circonstances concrètes.

Mais lorsque presque toutes les exceptions vont dans la même direction, il devient légitime de se demander si nous avons encore affaire à des exceptions.

Il y a de bonnes raisons de s’en inquiéter.

Pourquoi ?

Il suffit de lire l’histoire de l’Église.

Les bouleversements ecclésiaux commencent rarement par une annonce du genre : « À partir de lundi, nous abolissons deux mille ans de tradition catholique. »

Les choses se passent autrement.

On commence par dire qu’un enseignement est « mal compris ».

Puis que sa terminologie est « blessante ».

Ensuite, que personne ne veut changer la doctrine, mais qu’il faut « un espace pastoral ».

Puis apparaissent des expériences locales.

Les expériences deviennent une pratique.

La pratique crée des attentes.

Les attentes deviennent une « réalité vécue ».

Et finalement, on demande à ceux qui défendent l’enseignement originel pourquoi ils s’accrochent avec tant de rigidité à une formulation désormais dépassée.

Voilà la Révolution silencieuse !

Il ne s’agit pas de nier le dogme, mais de le faire s’évaporer.

Pas : « Ceci n’est plus vrai », mais : « Nous devons aujourd’hui en parler de manière plus nuancée. »

Pas : « Le sixième commandement ne s’applique plus », mais : « Nous devons éviter d’accabler les personnes avec des règles. »

Pas : « Le sacerdoce est en train de changer », mais : « Les besoins de la communauté locale exigent de nouvelles formes. »

Ainsi, un enseignement peut encore figurer pendant des années dans le Catéchisme tout en cessant progressivement de fonctionner dans la pratique pastorale.

Il arrive que l’Église doive trouver des mots nouveaux pour rendre une même vérité compréhensible. Mais c’est précisément pourquoi la question décisive n’est pas : « Est-ce que quelque chose change ? »

La vraie question est : ce qui change est-il reconnaissable comme le développement organique de ce qui précédait, ou constitue-t-il une rupture avec ce qui précédait ?

C’est pourquoi la continuité n’est pas un passe-temps de nostalgiques. C’est un critère catholique.

La question catholique n’est jamais seulement : « Est-ce aimable ? », « Est-ce inclusif ? », « Est-ce efficace pastoralement ? »

La question décisive demeure : est-ce bien la même foi que celle que nous avons reçue ?

La foi de Paul, d’Augustin, de Thomas, du concile de Trente, de Newman, de Jean-Paul II et de Benoît XVI.

L’ironie suprême de la situation actuelle est peut-être que les réformes progressistes sont présentées depuis soixante ans comme indispensables pour rendre l’Église plus attractive aux yeux de l’homme moderne.

Et pourtant, dans les pays fortement sécularisés, les églises continuent précisément de se vider.

Peut-être l’homme moderne est-il finalement moins impressionné par une Église qui lui dit ce qu’il a déjà lu dans le journal la veille.

Pourquoi quelqu’un se lèverait-il tôt le dimanche matin pour aller dans une église entendre la même morale que celle qu’il a reçue gratuitement la veille au soir dans un talk-show ?

Lorsque, après un certain temps, on ne voit plus personne, on peut penser que l’avant-garde prophétique a enfin été atteinte.

Mais il existe une autre possibilité : on a pris la mauvaise direction.

L’Église ne possède qu’un seul produit véritablement révolutionnaire : l’Évangile.

Et malheureusement, ce produit n’est pas adaptable aux exigences du service marketing.

Le christianisme n’a pas commencé parce que douze apôtres avaient décidé de mieux s’adapter à l’air du temps romain.

Ils ont proclamé quelque chose que leur environnement trouvait parfois magnifique, parfois insensé et parfois offensant.

Pour cela, ils n’ont pas été invités à la table des discussions synodales.

Ils ont été mis à mort.

 

+Rob Mutsaerts